Coalescence

Tout prenait fin à l’abbaye de Saint Germain des Près. La voilà, assise sur un banc du jardin, fixant du regard l’édifice sacré. Bien qu’elle fût petite, l’église était sa réflexion. Elle eut pris une teinte cendreuse, tachée par le manège continu de taxis et d’autobus dont les émanations tournoyantes plantaient des baisers de diésel à travers les pierres autrefois pures. Les traces lui rappelaient celles qui tachaient sa robe de flocon vierge. Elle eut accueilli la caresse tourbillonnante de la fumée, née d’un cercle de cigarettes allumées pendant des heures comptées non pas par le sable dégoulinant, mais par l’épuisement de verres de vin.

Elle se leva du banc pour en chercher un autre dans l’abri du bâtiment arqué. En plaçant ses mains sur la porte en chêne, les gravures se mirent à danser devant elle… autour et à travers elle. Fermant les yeux, elle apercevait toujours les formes vacillantes en continuant vers son asile. Elles étaient les images d’une nuit passée : échanges discordants et gloussements grinçants, prises désespérées et sagesse enfiévrée, joues rougies et embrassées opportunes. Elle avait dansé, mais elle s’était détournée des lèvres chercheuses. Elle était restée au milieu des visages familiers, mais elle s’était réveillée toute seule. Les visions se déroulaient devant elle dans un kaléidoscope de sentiment, de désir et d’émerveillement, et de la perte timide forgée d’adieux en silence.

Elle entra dans la nef voûtée et sa lueur étincelante en même temps que la lumière matinale perça les tapisseries en vitrail, leurs histoires exhibées en vers picturaux et en impressions réfractées. Le sol était peint de luminescence, un kaléidoscope jumeau pour tenir compte de sa pensée. Assise sur le dernier banc, elle fixait du regard la manifestation spectrale, versant ses souvenirs dans ceux d’une mémoire plus importante. Ils seraient en bonne garde jusqu’à son retour.

Il était midi quand elle fut revenue au jardin. La verdure avait flétri et était revenue depuis, rendant la vue inchangée, mais l’air s’était alourdi comme si le temps eut anticipé son retour. Elle encercla le chemin et prit sa place sur le banc face au fantôme de son ancien moi. Adoucissant son regard, elle considéra son ombre fugitive.

Elle passa ses doigts à travers le cahier qu’elle portait, compagnon et gardien de conversations perdues et de rêves précieux. De main tremblante et cœur frissonnant, elle ouvrit le coffre-fort en papier à une nouvelle page. C’était une vraie page blanche—un côté gauche frais masquant les contemplations d’hier. Bien qu’aucun mot ne fut discernable, il restait toujours les arêtes et les vallées de son stylo, une histoire de contours sur laquelle elle devait maintenant reconstruire. Elle jeta encore un coup d’œil à l’âme familière qui l’observait de l’autre côté du chemin. Il la saisit—ce courant de sensibilité dont l’origine est à la fois innée et étrange, mais dont le pouvoir éclipse tout sauf l’instinct de la respiration.

Elle écrivit. Elle écrivit du regret et de la confusion. Elle écrivit d’une nuit de mots. Une nuit d’histoires et de sévérité. Une nuit de compagnons contrariés et d’intentions brûlées et d’yeux qui eurent attrapé les siens. Attrapé—pas appâté par le désir, mais étreint—dans le sens incontestable du savoir, de la reconnaissance. Quoiqu’ils étaient l’un pour l’autre des inconnus, elle l’avait déjà rencontré. Et cette nuit-là, où tout s’était écroulé, où le parcours n’eut jamais été suivi, le temps inspira, et sur le relâchement de son souffle, ils planèrent. Des mots passants sur des esquisses d’intuitions capturées, réalisées en lèvres capturées, en bouts de doigts tendus. Chassés du vacarme de musique acérée, ils s’échappèrent, dépassant les fouineurs et le mépris, jusqu’aux bras chaleureux d’un taxi.

C’était simple. Simple dans toute sa complexité cosmique.

Ça lui faisait peur. Ça—

― Coucou…

― Salut…

― L’église, t’as vu—

― Les couleurs—

― C’est absolument…

Ils regardèrent l’abbaye avec fascination. Puis, retournés face à face, ses yeux percèrent les siens, et dans un instant, sa vitre de peur vola en éclats, les morceaux filant comme des étoiles à travers la nouvelle lune.

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