nouvelles en français Cybèle Marie Laisney nouvelles en français Cybèle Marie Laisney

Coalescence

Tout prenait fin à l’abbaye de Saint Germain des Près. La voilà, assise sur un banc du jardin, fixant du regard l’édifice sacré. Bien qu’elle fût petite, l’église était sa réflexion.

Tout prenait fin à l’abbaye de Saint Germain des Près. La voilà, assise sur un banc du jardin, fixant du regard l’édifice sacré. Bien qu’elle fût petite, l’église était sa réflexion. Elle eut pris une teinte cendreuse, tachée par le manège continu de taxis et d’autobus dont les émanations tournoyantes plantaient des baisers de diésel à travers les pierres autrefois pures. Les traces lui rappelaient celles qui tachaient sa robe de flocon vierge. Elle eut accueilli la caresse tourbillonnante de la fumée, née d’un cercle de cigarettes allumées pendant des heures comptées non pas par le sable dégoulinant, mais par l’épuisement de verres de vin.

Elle se leva du banc pour en chercher un autre dans l’abri du bâtiment arqué. En plaçant ses mains sur la porte en chêne, les gravures se mirent à danser devant elle… autour et à travers elle. Fermant les yeux, elle apercevait toujours les formes vacillantes en continuant vers son asile. Elles étaient les images d’une nuit passée : échanges discordants et gloussements grinçants, prises désespérées et sagesse enfiévrée, joues rougies et embrassées opportunes. Elle avait dansé, mais elle s’était détournée des lèvres chercheuses. Elle était restée au milieu des visages familiers, mais elle s’était réveillée toute seule. Les visions se déroulaient devant elle dans un kaléidoscope de sentiment, de désir et d’émerveillement, et de la perte timide forgée d’adieux en silence.

Elle entra dans la nef voûtée et sa lueur étincelante en même temps que la lumière matinale perça les tapisseries en vitrail, leurs histoires exhibées en vers picturaux et en impressions réfractées. Le sol était peint de luminescence, un kaléidoscope jumeau pour tenir compte de sa pensée. Assise sur le dernier banc, elle fixait du regard la manifestation spectrale, versant ses souvenirs dans ceux d’une mémoire plus importante. Ils seraient en bonne garde jusqu’à son retour.

Il était midi quand elle fut revenue au jardin. La verdure avait flétri et était revenue depuis, rendant la vue inchangée, mais l’air s’était alourdi comme si le temps eut anticipé son retour. Elle encercla le chemin et prit sa place sur le banc face au fantôme de son ancien moi. Adoucissant son regard, elle considéra son ombre fugitive.

Elle passa ses doigts à travers le cahier qu’elle portait, compagnon et gardien de conversations perdues et de rêves précieux. De main tremblante et cœur frissonnant, elle ouvrit le coffre-fort en papier à une nouvelle page. C’était une vraie page blanche—un côté gauche frais masquant les contemplations d’hier. Bien qu’aucun mot ne fut discernable, il restait toujours les arêtes et les vallées de son stylo, une histoire de contours sur laquelle elle devait maintenant reconstruire. Elle jeta encore un coup d’œil à l’âme familière qui l’observait de l’autre côté du chemin. Il la saisit—ce courant de sensibilité dont l’origine est à la fois innée et étrange, mais dont le pouvoir éclipse tout sauf l’instinct de la respiration.

Elle écrivit. Elle écrivit du regret et de la confusion. Elle écrivit d’une nuit de mots. Une nuit d’histoires et de sévérité. Une nuit de compagnons contrariés et d’intentions brûlées et d’yeux qui eurent attrapé les siens. Attrapé—pas appâté par le désir, mais étreint—dans le sens incontestable du savoir, de la reconnaissance. Quoiqu’ils étaient l’un pour l’autre des inconnus, elle l’avait déjà rencontré. Et cette nuit-là, où tout s’était écroulé, où le parcours n’eut jamais été suivi, le temps inspira, et sur le relâchement de son souffle, ils planèrent. Des mots passants sur des esquisses d’intuitions capturées, réalisées en lèvres capturées, en bouts de doigts tendus. Chassés du vacarme de musique acérée, ils s’échappèrent, dépassant les fouineurs et le mépris, jusqu’aux bras chaleureux d’un taxi.

C’était simple. Simple dans toute sa complexité cosmique.

Ça lui faisait peur. Ça—

― Coucou…

― Salut…

― L’église, t’as vu—

― Les couleurs—

― C’est absolument…

Ils regardèrent l’abbaye avec fascination. Puis, retournés face à face, ses yeux percèrent les siens, et dans un instant, sa vitre de peur vola en éclats, les morceaux filant comme des étoiles à travers la nouvelle lune.

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Les Oiseaux de Mamie

Ma grand-mère m’avait toujours dit de me laisser faire prendre par le courant de mes rêves.

― Ce n’est pas à nous, me racontait-elle, de choisir la direction du vent.

Ma grand-mère m’avait toujours dit de me laisser prendre par le courant de mes rêves. 

― Ce n’est pas à nous, me racontait-elle, de choisir la direction du vent. 

Elle avait toujours une fascination pour les oiseaux.  Même hors des rêves, elle me poussait à me souvenir de chaque créature ailée qui passait par les fenêtres de la cuisine.  Bien qu’elle fût petite, la cuisine était toujours illuminée d’une lueur matinale qui, quand aperçue au travers du regard flou et sableux du réveil, devenait un milieu où le rêve et la réalité se réunissaient. 

Un matin, un canari passa par la fenêtre.  Il voletait un peu à droite, un peu à gauche, et enfin décida de se poser sur une branche noueuse du pommier qui ombrageait la petite clairière entourée de vieux sapins et de chênes imposants.  On ne voyait guère d’oiseaux dans les grands arbres, mais le pommier les accueillait tous avec ses branches qui s’étendaient dans chaque direction, des bras prêts à embrasser n’importe quel être qui passait : les flâneurs, les voyageurs, les travailleurs, et les fous.  Ils embrassaient même les amoureux, les enfants, les êtres tristes et perdus. 

Le canari était un de ces voyageurs.  Je le reconnaissais à sa façon de se balancer de patte en patte.  Tous les voyageurs bougeaient comme lui.  Ce n’était pas un mouvement d’ennui, mais c’était plutôt de l’impatience.  Ils étaient destinés à se trouver ailleurs.  Je doutais que leur route fût courte, même s’ils avaient la faveur du vent.  Ils passaient vite—normalement. 

― Tu vois ce canari, ma puce, dit Mamie.  Fais attention.  Il n’est pas comme les autres. 

Mamie parlait toujours avec un air de certitude, mais quelque chose dans ses yeux me mettait en garde.  J’aperçus encore la petite bête.  J’étais sûre qu’elle me voyait, qu’elle me considérait.  Ses petits yeux me visaient avec une intensité qui me semblait familière.  Puis, avec un mouvement à la fois presque imperceptible et rudement clair, elle hocha la tête. 

Où t’emmènera, le vent ?  Fais attention.

Confuse, je secouai brusquement la tête.  Sourcils froncés, je me tournai vers ma grand-mère. 

― Mamie ?  As-tu dit— 

― Chut !  Quel dommage, mon cœur.  Il est parti.  Souviens-toi, hein.  Un oiseau jaune, notre brave petit canari. 

― Oui, Mamie. 

― Oiseau… la couleur, chérie ? 

― Jaune. 

― Bien.  Et son nom ? 

― Canari.  Notre petit canari…  

― Et brave, mon cœur.  Très brave. 

Son regard me laissa vers les branches du pommier qui dansaient au rythme de la brise. 

― Mon brave petit canari, elle murmura d’une douceur pensive.  Où t’emmènera-t-il, le vent ? 

Elle resta ainsi.  Je ne savais que dire.  Je baissai les yeux sur le bol de bouillie qui m’attendait.  Frottant le sable des yeux, je laissai échapper un doux soupir et me remis à compter les petits grumeaux piégés dans la tiède spirale de sucre et de cannelle.  Un brave petit canari, deux branches qui dansent, trois coups de vent, et quatre nouvelles chances.  Je rêvai. 

Les matins de mon enfance filaient ainsi.  J’attendais de revoir le petit canari, mais il ne revint jamais.  Ce matin-là, parti depuis des années, semblait être son seul voyage.  Maintenant, je connaissais tous les oiseaux : les petites mésanges, les moineaux qui traînaient, les colombes qui se courtisaient, mais le vrai amour se voyait chez les pinsons.  Quand il faisait beau au printemps, Mamie ouvrait les fenêtres et m’instruisait d’écouter les chansons qui sonnaient du pommier. 

― Écoute bien le langage des oiseaux, mon cœur.  Leur chanson ne dit que la vérité.  Je m’en sers beaucoup plus que tu ne réalises.  Ça te servira un jour, aussi. 

Mamie me regardait avec des yeux qui révélaient plus que la voix.  Ça me rappelait d’un autre matin du passé.  Un frisson glissa le long de mes joues et gela son chemin jusqu’à mon ventre qui ne voulait plus de bouillie.  Mamie me tenait sans me toucher, mais dans ses yeux, elle racontait une histoire—une histoire dans une autre langue, une histoire qui voyageait loin de notre petite cuisine, loin même de notre chaleureux pommier. 

Un éclat de lumière derrière ma grand-mère attira mon regard.  C’était une aile jaune, deux ailes, qui voletaient par la fenêtre. 

― Mamie, retourne-toi !  C’est lui, c’est notre petit canari ! 

Mais elle ne se retourna pas.  Elle resta les yeux fixés sur ma figure… ses yeux qui continuèrent à raconter l’histoire transmise en cette langue ancienne.  Je ressentais une force qui montait de mes reins jusqu’au creux de mon cœur.  Mon dos me picotait d’une sensation qui ne peut être expliquée que par l’épanouissement d’une énergie effrayante autrefois cachée.  Mamie me considéra avec un léger sourire, masque d’un puits de connaissance. 

― Je sais, mon ange.  Je le ressens.  Il faut être brave, souviens-toi.  Comme lui, très brave. 

Ce fut le dernier matin avec Mamie telle qu’elle était. 

Ce jour-là, je rentrai de l’école.  La brise apportait le parfum de l’été, chargeant l’air printanier d’un chaos languide.  Je suivais le chemin de la cour quand un flottement au travers du mur de sapins attira mon œil.  Je la voyais à peine.  C’était Mamie.  Ses bras s’étendaient comme s’ils voulaient se réunir à ceux du pommier.  C’était étrange.  La douce brise qui me caressait la nuque ne méritait pas le mouvement prononcé, même délibéré, des branches vertes et tenaces.  Elles tremblaient avec un fouettement isolé du vent, et leurs aiguilles dissimulaient ma vue de la clarière. 

― Mamie !  Mamie ! 

Je poussai ce cri, mais il était perdu, réfracté par les rafales qui tourbillonnaient autour du pommier.  Ma voix était remplacée par les chuchotements des chênes, des mots étranges qui s’harmonisaient à ce rythme primal.  Je l’entendis.  Ma grand-mère.  Mais sa voix n’était pas seule.  Elle tournoyait, portée par un chœur ancien qui scandait dans cette langue, celle que j’avais ressentie dans la lueur du matin.  

Puis je vis, comme une mèche de lumière dans un océan de nuages brumeux, un coup de jaune et deux petits yeux profonds.  Nous nous étions déjà rencontrés une fois, ces yeux et moi, et sa voix, je la connaissais bien. 

Le vent agit.  N’aie pas peur.  Je ne suis qu’un petit canari entre deux branches qui dansent. Prenons trois coups de vent et quatre nouvelles chances.

― Mais— 

Sois brave, mon ange.  Très brave.

― Mamie…

Le tourbillon noyait ma vue, mon ouïe, mes pensées.  Il n’y avait que le chant des arbres et le rythme du vent, rien que le langage des oiseaux.  Je couvris les oreilles et fermai les yeux, mais le chant resta, et sur la toile de jais de mon regard voilé, il resta le jaune des ailes voletant dans le courant du vent. 

Souviens-toi, chérie.  Ce n’est pas à nous de choisir la direction du vent.

Et puis je n’entendis plus rien.  Rien qu’une claque lointaine, l’aboiement d’un chien voisin, le bruissement d’un écureuil.  J’ouvris mes yeux.  Les sapins étaient tranquilles, les chênes aussi, et le pommier, maintenant nettement visible, se balançait normalement au toucher des zéphyrs, hérauts de l’été.  J’entrai dans la clairière, attendant les signes d’un tapis d’aiguilles de pins, des feuilles éparpillées, et des brindilles tordues et cassées.  Mais ce n’était pas ainsi : rien ne fut changé.   

Je poussai la porte d’entrée et me précipitai vers la cuisine.  Je pensai peut-être qu’elle serait là, qu’elle m’attendait dans la douce lueur de notre petit coin.  J’ouvris ma bouche pour l’appeler et je vis la réponse.  Elle flottait tranquillement par la fenêtre, une petite plume jaune libérée dans un courant d’air. 

Fais attention et écoute.  Le langage des oiseaux t’emmènera à ton courant.  Souviens-toi… et sois brave.

Au dîner, je demandai à Maman et Papa s’ils savaient où était Mamie.  Ils se regardèrent d’un air à la fois embrouillé et inquiet.  Papa posa sa fourchette. 

― Chérie, me dit Papa, Mamie n’est plus— 

― Mon cœur, Maman interrompit, tu n’avais jamais connu Mamie.  Elle est morte avant ta naissance. 

Je décidai de ne plus parler, de ne plus leur expliquer que je la connaissais mieux que je ne les connaissais et qu’elle était avec moi chaque matin, juste après le réveil, en mangeant ma bouillie grumeleuse, et qu’elle me montrait chaque oiseau qui passait par la fenêtre et qu’aujourd’hui, je compris enfin le langage des oiseaux et que je n’avais plus peur, que j’avais vu le tourbillon de chants et de rythme soufflant que m’avait promis le vent. 

Je finis mon assiette et, avec la permission de Papa, m’excusai de la table. 

Cette nuit-là, les yeux fermés, je ne dormais pas.  Je me tournais et me retournais, éternelle prisonnière du manège moqueur des évènements du soir.  Mamie n’est plus… mon cœur… elle est morte… mon cœur… Mamie n’est plus… n’est plus…

Bien sûr qu’elle était.  Elle était là.  Elle était vivante : elle était savante de tout ce qui croisait les remparts des pins et des chênes de notre petit univers.  Elle était l’objet de mes yeux ensablés, le centre de la lueur matinale, du croisement de la réalité et des rêves.  Elle était…  Un petit canari, deux branches qui dansent, trois coups de vent, et quatre nouvelles chances…

  J’étais calme.  Je respirais.  Je comptais à temps d’un écho ancien.  La sensation revint : l’épanouissement d’une énergie au creux de mon cœur.  Mon dos vibra avec la puissance du chœur du tourbillon, chœur qui chantait le langage des oiseaux. 

J’ouvris mes yeux.  De la fenêtre, j’aperçus le chemin chatoyant au travers des carreaux.  Je sortis du lit et le suivis, mais je ne sentais pas le sol sous mes pas.  Flottant, mes pieds n’effleuraient que le tapis clair de la lune.  Arrivant aux vitres, je vis des sommets des sapins, la posture protectrice des chênes et le petit pommier, couronné par l’astre qui montait juste au-dessus.  Main serrée autour de la poignée de la fenêtre et la tirai.     

J’avais imaginé que la caresse de la lune serait froide, extraterrestre, mais elle n’était pas ainsi.  Le clair de lune réchauffait mes pommettes, mon front.  Ma peau bourdonnait avec ces vagues lunaires qui s’épanouissaient à travers mon corps et qui sortaient par le creux de mon dos.  Enfin, je compris.  Je posai un pied sur le rebord de la fenêtre.  Mains placées à chaque côté, je me fiai au vent. 

Je volai.  Mes ailes invisibles battaient au rythme fortifié de mon cœur, nourri d’un sang partagé.  Je la sentis ; elle était autour de moi, avec moi.  Je la vis : une silhouette, délicate et puissante, éclipsant la lune.  Elle était auréolée, maintenant dorée dans le mariage cosmique du rayonnement nocturne et de la teinte de son plumage. 

Viens, mon ange.  Prenons le courant.   

Je jetai un coup d’œil à travers la fenêtre.  Mon corps était toujours couché sous la tendre couverture du clair de lune.  Je me retournai face à l’étendue de la nuit.  Un petit canari, deux branches qui dansent, trois coups de vent, et quatre nouvelles chances. 

―  Oui, Mamie.  Verrons-nous le monde des rêves.

Je me réveillai.  

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